SARTRE (Jean-Paul). Manuscrit autographe...

Lot 55
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SARTRE (Jean-Paul). Manuscrit autographe...

SARTRE (Jean-Paul). Manuscrit autographe de son essai Baudelai re. [1944]. Environ 160 ff. in-folio, reliés en un volume de demitoile de facture modeste, dos lisse avec pièce de titre brune. Un essai qui a « marqué une date dans la critiq ue baudelairienne » (Contat et Rybalka, p. 143). Manuscrit révélant un processus d'écriture en trois temps . S'y distinguent en effet trois strates successives correspondant à des phases distinctes de rédaction : dans une première phase, Jean-Paul Sartre a rédigé la première moitié du texte, soit 65 ff. à l'encre bleue, rencontrés parmi les 91 premiers feuillets. La seconde phase correspond à un travail de relecture au cours duquel, sur ces mêmes feuillets, il a fréquemment porté à l'encre noire des corrections et des ajouts, ces derniers ayant en outre nécessité l'intercalation de 13 ff. supplémentaires. La troisième phase a compris d'une part un second travail de relecture de la première partie, avec corrections et ajouts à l'encre bleue ayant de nouveau nécessité l'intercalation de 13 ff. supplémentaires (toute l'introduction, ff. 1 à 5, et plusieurs passages à la fin), et d'autre part la rédaction continue de la seconde partie du texte, soit 71 ff. (foliotés 92 à 162, dont 52 à l'encre bleue et 19 à l'encre brune, les deux changements d'encre intervenant chaque fois au milieu d'un feuillet). « Le choix libre que l'homme fait de soi-même s'identifie absolument avec ce qu'on appelle sa destinée... » Une large di ffusion. Baudelaire parut d'abord sous la forme de fragments en revues, en janvier-février 1945 et mai 1946, puis dans son intégralité comme introduction à une édition des Écrits intimes de Baudelaire, aux édition du Point du jour en 1946 (il en fut tiré à part quelques rarissimes exemplaires hors commerce), avant de faire l'objet d'une première édition en volume séparé, chez Gallimard dans la collection Idées Nrf en 1947. Un reno uvellemen t comple t du genre bi ographiq ue, par l'usage d'une « dialectique [...] non conclusive qui mêle psychanalyse, philosophie et histoire sociologique » (Contat et Rybalka, ibid.). En 1957, Sartre expliquait : « J'ai écrit un certain nombre d'ouvrages – sur Baudelaire et Genet, ainsi que d'autres essais [...] – où j'essayais de déterminer la signification d'une vie et le projet qui la remplit. » Plusieurs points de son analyse du cas Baudelaire sont devenus classiques : antinaturalisme, culte de la frigidité, dandysme, passéisme, spiritualisme, tous essentiels au fait poétique baudelairien. Baudelaire selon Sartre : l'histoire d'un échec volontaire. Essayant de reconstituer ce que fut l'expérience de Baudelaire, Sartre faisait appel à la notion de choix originel selon la méthode « régressive progressive ». Pour lui, « Baudelaire, c'est l'homme qui a choisi de se voir comme s'il était un autre , sa vie n'est que l'histoire de cet échec » (ms., fol. 17). Cette notion de liberté et de choix mise en avant dans cet essai, écrit en 1944, s'inscrivait dans la réflexion générale qu'il menait alors sur la nécessité de l'engagement et sur la responsabilité morale de l'écrivain – le volume fut d'ailleurs dédié en contre-exemple à Jean Genet. « La psychanalyse existentielle est "une description morale", et la fin de L'Être et le néant annonce une éthique dont Baudelaire est l'esquisse » (Jean-François Louette). Le dandysme de Baudelaire le rapproche de la morale sartrienne par sa gratuité et sa part ludique, mais il s'en démarque cependant nettement par plusieurs aspects, comme par exemple le fait qu'il n'induise aucun bouleversement social. Sc andale pour atteinte à une institution littéraire nationale, au symb ole même de la poésie. Rompre avec l'image d'un Baudelaire poète maudit, affirmer qu'il avait eu la vie qu'il méritait, et qu'il était loisible de le juger car il avait toujours lui-même recherché les jugements, se révélait particulièrement iconoclaste. Certes, Sartre avait d'emblée tracé les limites de son étude, et il reconnut ensuite ne pas avoir assez expliqué Baudelaire à partir de son corps et des faits de son histoire. L'essai n'en fut pas moins attaqué de toutes parts, notamment comme une reconstruction de l'extérieur qui perdait un élément de sympathie. Il lui fut également reproché « de n'avoir parlé que de l'homme et d'avoir ignoré le "fait poétique". On n' a pas manqué de contester par la suite la distinction morale établie entre Baudelaire et Genet. [...] » (Contat et Rybalka, ibid.) « Cette vie misérable qui nous paraissait aller à vau-l'eau, nous comprenons à présent qu'il l'a tissée avec soin... » « Il a choisi d'exister pour lui-même comme il était pour les autres , il a vo ulu que sa liberté lui appa rût comme une "nat ure" et que la "nat ure" que les autres déco uvraient en lui leur semblât l'inca rnatio n même de sa liberté . À partir de là, tout s'éclaire : cette vie misérable qui nous paraissait aller à vau-l'eau, nous comprenons à présent qu'il l'a tissée avec soin. C'est lui qui a fait en sorte qu'elle ne fût qu'une survie, c'est lui qui l'a encombrée au départ de ce bric-à-brac volumineux, négresse, dettes, vérole, conseil de famille, qui le gênera jusqu'au bout et jusqu'au bout l'obligera à s'en aller à reculons vers l'avenir, c'est lui qui a inventé ces belles femmes calmes qui traversent ses années d'ennui, Marie Daubrun, la Présidente, c'est lui qui a soigneusement délimité la géographie de son existence en décidant de traîner ses misères dans une grande ville, en refusant tous les dépaysements réels, pour mieux poursuivre dans sa chambre les évasions imaginaires, c'est lui qui a remplacé les voyages par les déménagements, en mimant la fuite devant lui-même par ses perpétuels changements de résidence, et qui, blessé à mort, n'a consenti à quitter Paris que pour une autre cité qui en fût la caricature, lui encore qui a voulu son demi-échec littéraire et cet isolement brillant et minable dans le monde des lettres. Dans cette vie si close, si serrée, il semble qu'un accident, une intervention du hasard permettrait de respirer, donnerait un répit à l'Héautontimorouménos. Mais nous y chercherions en vain une circonstance dont il ne soit pleinement et lucidement responsable. Chaque événement nous renvoie le reflet de cette totalité indécomposable qu'il fut du premier jour jusqu'au dernier. Il a ref usé l'expé rience, rien n'est venu du dehors le changer et il n'a rie n app ris , c'est à peine si la mort du général Aupick a modifié ses relations avec sa mère , pour le reste son histoi re est celle d'une très lente et très doulo ureuse décompositio n. Tel il était à vingt ans, tel nous le retrouvons à la veille de sa mort : il est simplement plus sombre, plus nerveux, moins vif , de son talent, de son admirable intelligence il ne reste plus que des souvenirs. Il n'a fait qu'un avec sa vie et il a, de so n viva nt, fait de sa vie un desti n, et telle est sans doute sa singula rité , cette "différence" qu'il a cherchée jusqu'à la mort et qui ne pouvait pa raître qu'aux yeux des autres : il a été une expérience en vase clos, quelque chose comme l'homunculus du second Faust [de Goethe], et les circonstances quasi-abstraites de l'expérience lui ont permis de témoigner avec un éclat inégalable de cette vérité : le choix libre que l'homme fait de soi-même s'identifie absolument avec ce qu'on appelle sa destinée. »
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