BAUDELAIRE (Charles). Lettre autographe signée...

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BAUDELAIRE (Charles). Lettre autographe signée...

BAUDELAIRE (Charles). Lettre autographe signée « C. Baudelaire » à Narcisse Ancelle, avec 2 apostilles autographes de celui-ci. [Paris], 30 juin 1845. 7 pp. 1/2 in-4, petites fentes aux pliures, quelques infimes perforations. Sans doute la plus extraordinaire missive de Baudelaire en mains privées Célèbre « lettre du suicid e » : orphelin de père, mal aimé de son beaupère (officier vétéran des guerres d'Empire), humilié par sa mise sous tutelle financière (depuis septembre 1844) et néanmoins perclus de dettes, en proie au doute sur son génie littéraire, Charles Baudelaire annonce ici son désir d'en finir avec la vie et déclare hautement son amour pour sa maîtresse Jeanne Duval, inspiratrice de plusieurs poèmes des Fleurs du mal. Le poète tenterait de se suicider au début du mois de juillet, d'un coup de couteau sans conséquences, et serait alors recueilli quelque temps chez Jeanne Duval. « Il faut donc que je vous explique mon suicide... » « Quand mademoiselle Jeanne Lemer vo us remett ra cette lett re, je serai mort. – Elle l'ignore. – Vous connaissez mon testament – sauf la portio n rése rvée à ma mère, mademoiselle Lemer doit hérite r de to ut ce que je laisse rai après paiement fait par vous de certaines dettes dont la liste accompagne cette lettre. Je meurs dans une affreuse inquiét ude – rappelez-vous notre conversation d'hier. – Je dési re, je veux que mes dernières inte ntio ns soient st ricteme nt exécutées . – Deux pe rsonnes pe uvent atta quer mon testame nt , ma mère et mon frère – et ne pe uvent l'atta quer que sous le préte xte d'aliénatio n mentale – mon suicide ajouté aux désordres divers de ma vie ne peut que les servir pour frustrer mademoiselle Lemer de ce que je veux lui laisser. Il fa ut donc que je vo us expli que mon suicid e et ma co nduite à l'égard de mademoiselle Lemer . – De telle sorte que cette lettre adressée à vous, et que vous aurez soin de lui lire, puisse servir à sa défense, en cas que mon testament soit attaqué par les personnes ci-dessus nommées. Je me tue – sans chagrin. – Je n'éprouve aucune de ces perturbations que les hommes appellent chagrin – mes dettes n'ont jamais été un chagrin – Rien n'est plus facile que de dominer ces choses-là. – Je me tue pa rce que je ne puis pl us vivre, que la fatigue de m'endormir et la fatigue de me réveiller me sont insupportables. Je me tue pa rce que je me crois immortel , et que j'esp ère. – Au moment où j'écris ces lignes, je suis tellement bien doué de lucidité, que je rédige encore quelques notes pour Mr Théodore de Banville, et que j'ai toute la force nécessaire pour m'occuper de mes manuscrits. Je donne et lègue to ut ce que je possède à mademoiselle Lemer, même mon petit mobilier et mon portrait – pa rce qu'elle est le se ul être en qui j'ai trouvé quel que repos – quelqu'un peut-il me blâmer de vouloir payer les rares jouissances que j'ai trouvées sur cette affreuse terre ? Je connais bien mon frère – il n'a pas vécu en moi ni avec moi – il n'a pas besoin de moi. Ma mère, qui si souvent et to ujours involo ntai rement, a empoisonné ma vie, n'a pas non pl us besoi n de cet argent. Elle a son mari , elle possède un être humain, une affection, une amitié. Moi, je n'ai eu que Jeanne Lemer. – Je n'ai trouvé de repos qu'en elle, et je ne veux pas, je ne peux souffrir la pensée qu'on veuille la déposséder de ce que je lui donne, sous prétexte que ma raison n'est pas saine. Vous m'ave z ente ndu ces jours-ci ca user avec vo us. – Étais -je fo u ? Si je savais qu'en priant ma mère elle-même, et en lui exposant la profonde humiliation de mon esprit, je pusse obtenir d'elle de ne pas troubler mes dernières volontés, je le ferais immédiatement – tant je suis sûr qu'étant femme, elle me comprendra mieux que tout autre – et pourra peut-être à elle seule détourner mon frère d'une opposition inintelligente. Jeanne Lemer est la seule femme que j'aie aimée – elle n'a rie n. – Et c'est vous, Monsieur Ancelle, un des rares hommes que j'aie trouvés doués d'un esprit doux et élevé, que je charge de mes dernières instructions auprès d'elle. Lisez-lui ceci – qu'elle co nnaisse les motifs de ce legs, et sa défense , en cas que mes dispositions dernières soient contrecarrées. – Faites-lui, vous, homme prudent, comprendre la valeur, et l'importance d'une somme d'argent quelconque. – Essayez de trouver quelque idée raisonnable dont elle puisse tirer profit et qui rende utiles mes suprêmes intentions. Guidez-la , co nseille z-la , oserai-je vo us dire : aimez-la – pour moi du moins. – Montrez-lui mon épo uva ntable exemple -– et comme nt le déso rdre d'esp rit et de vie mène à un désespoi r sombre, ou à un anéantisseme nt complet . Raison et utilité ! Je vous en supplie. Croyez-vous réellement que ce testament puisse être contesté, et m'enlèvera-t-on le droit de faire une action vraiment bonne, et raisonnable avant de mourir ? Vous vo yez bien mainte nant que ce testame nt n'est pas une fa nfa ronnade ni un défi co ntre les idées sociales et de famille , mais simpleme nt l'expressio n de ce qui reste en moi d'humain – l'amour, et le sincère dési r de servir une créat ure qui a été quel quefois ma joie et mon repos . – Adieu ! Lisez-lui ceci – je crois en votre loyauté, et sais que vous ne le détruirez pas. Donnez-lui immédiatement de l'argent (500). Elle ne connaît rien de mes suprêmes intentions – et s'attend à me revoir venir la tirer de quelques embarras. Da ns le cas même où ses dernières volo ntés seraient discutées , un mort a bien le droit de fai re une libéralité . L'autre lettre qu'elle vous remettra, et qui n'est faite que pour vous, contient la liste de ce qu'il faudra payer pour moi, afin que ma mémoire soit intacte... » Narcisse Ancelle, protecteur de Charles Baudelaire Tuteur, agent littéraire et confid ent de Charles Baudelaire, Narci sse Ancelle (1801-1888) avait été le notaire du père et de la mère du poète, dont il était devenu l'ami. Bourgeois orléaniste, retiré de son étude en 1851, il était devenu maire de Neuilly. En 1844, il avait été désigné conseil judiciaire de Charles Baudelaire, avec pour mandat de gérer sa fortune. Le poète subit cette tutelle le restant de sa vie, recevant sa maigre allocation mensuelle avec humiliation, d'abord, puis avec résignation. Ses relations avec Narcisse Ancelle se changèrent en une solide amitié : il lui ouvrait véritablement son coeur dans ses lettres et sollicitait de lui des services qui excédaient la simple question financière, le chargeant par exemple de démarches concernant la publication de ses oeuvres. Quand Charles Baudelaire fut frappé d'hémiplégie et de confusion mentale, Narcisse Ancelle se déplaça jusqu'à Bruxelles pour s'occuper de lui. « Ancelle et Baudelaire : deux hommes qui se heurtent mais aussi deux hommes que lia une vraie et durable amitié. En dépit d'éclatantes colères, Baudelaire témoigna à son conseil judiciaire reconnaissance et affection. Avec Rigueur, Ancelle s'évertua à préserver le capital qui devait procurer des revenus au poète durant son existence, une existence dont nul ne prévoyait la brièveté. Nombre de critiques assimilèrent cette rigueur à une forme plus ou moins consciente de cruauté [...]. Accusation bien injuste. Certes, Baudelaire eut faim et fut tenté par le suicide. Mais Ancelle ne peut être tenu responsable de la nature complexe du poète, ni de son inadaptation sociale. Témoin et confident de ses souffrances physiques et morales, il l'aida, au contraire, le servit de son mieux. Ami et conseil de Mme Aupick, Ancelle fut aussi l'intermédiaire entre la mère et le fils, et pour répondre, comme il le fit, à tant d'exigences diverses, pour subir, sans lassitude, la constante pression de Mme Aupick, il fallait être doué d'une solide patience et d'une réelle bonté » (Catherine Delons, Narcisse Ancelle, p. 10). « Jeanne Lemer est la seule femme que j'aie aimée » Maîtresse « maudi te » de Baudelaire, Jeanne occupe une place centrale dans sa vie et son oeuvre. Le poète la rencontra au printemps 1842, et vécut par intermittences avec elle pendant près de vingt ans une passion tempétueuse qui évolua en amour charitable quand la belle, vieillie et s'éloignant de lui, fut devenue une « épave » marquée par les infirmités et la misère. Les Fleurs du mal lui consacrent plusieurs poèmes majeurs , désignés parfois comm e formant le « cycle de Jeanne ». Ainsi, dans « Je te donne ces vers » : « [...] Être maudit à qui de l'abîme profond, / Jusqu'au plus haut du ciel rien, hors moi, ne répond , / – Ô toi qui, comme une ombre à la trace éphémère, / Foules d'un pied léger et d'un regard serein / Les stupides mortels qui t'ont jugée amère, / Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain ! » En outre, Baudelaire laissa quatre portraits d'elle dessinés à la plume. « Quelque chose à la fois de di vin et de bestial » (Théodore de Banville). Malgré cette place prépondérante, peu de choses sont connues de Jeanne Duval, d'autant moins que la mère de Baudelaire a détruit toutes les lettres de celles-ci après la mort de son fils. Le vrai nom de cette femme de couleur reste incertain, Duval, Lemer, Lemaire ou Prosper selon les documents, de même que son origine, probablement Saint-Domingue, et son emploi – il semblerait qu'elle ait tenu des petits rôles au théâtre dans les années 1838-1839. Théodore de Banville, dans Mes Souvenirs (1882), en donne une description qui en souligne la dualité baudelairienne : « C'était une fille de couleur, d'une très haute taille, qui portait bien sa brune tête ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crespelée, et dont la démarche de reine, pleine d'une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial... » « J'ai usé et abusé , je me suis amusé à martyriser, et j'ai été martyrisé à mon tour » (Charles Baudelaire, lettre à sa mère, 11 septembre 1856). La relation de Baudelaire avec Jeanne Duval est exemplaire de son rapport paroxystique à la vie, à la beauté satanique qui pour lui la caractérise : « [C'est] une liaison "tempétueuse" faite de ruptures et de retrouvailles, de volupté et de férocité, de remords, de dévouement, d'égoïsme et de charité [...]. Dans Les Fleurs du mal, Jeanne est celle qui conduit d'abord, par le rêve et le souvenir, vers les mondes "lointains, absents, presque défunts" d'un paradis parfumé où la nature chaleureuse, la Beauté des corps et de l'Idéal ne seraient qu'un. Mais dans nombre d'autres, au contraire, elle est celle qui réveille de ce rêve, qui fait retomber le poète dans la trivialité du monde, en révèle la nature "abominable", sépare la nature et la vie de l'Idéal et change l'amour de la vie en enfer. À cette tension, pourtant, qui alimente perpétuellement la création poétique chez Baudelaire, on sent bien que s'oppose l'irréductibilité de Jeanne aux images, sa réalité, son humanité » (Jean-Paul Avice et Claude Pichois, Dictionnaire Baudelaire, p. 241). Expositions : ce document a figuré en 1968-1969 dans l'exposition Baudelaire tenue au Petit Palais (n° 119 du catalogue), et en 1993 dans l'exposition Baudelaire-Paris tenue à la Bib liothèque historiq ue de la ville de Paris (n° 94 du catalogue). Charles Baudelaire, Correspondance, t. I, pp. 124-126.
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